« Dieu m'a créé d'une goutte de sperme, et mon père m'a laissé une loi coutumière »
La loi coutumière (Xeer) du clan Ciise a été établie à la fin du XVIᵉ siècle. Où en était alors l'Europe ? Qui la dirigeait ? Quelle était la manière de penser des peuples de cette époque ? Si l'on répond à ces questions, on constate que l'Europe était alors sous l'influence des rois et du clergé chrétien. Le pouvoir économique et militaire était entre leurs mains, et il n'existait pratiquement aucun autre mouvement structuré. Les relations entre l'Europe et la Corne de l'Afrique étaient alors limitées et souvent marquées par des expéditions ou des incursions.
Une sagesse attribuée à l'érudit Geeddi Dadar dit : « Ô Dieu, ne me juge pas selon les apparences que je perçois, et ne me laisse pas prisonnier de mes préjugés. » Geeddi voulait souligner que le "Xeer" est une œuvre de l'intelligence humaine et non une révélation divine intangible. Comme toute création humaine, il peut contenir à la fois des aspects justes et des imperfections. La révélation divine, en revanche, est sacrée et immuable.
Une autre approche considère également que le "Xeer" est le produit de la réflexion et de l'expérience humaines. En réalité, il s'agit d'un ensemble de règles élaborées et approuvées par des hommes. Pour l'évaluer correctement, il faut tenir compte du contexte historique, politique, économique et sécuritaire de l'époque. Les conditions étaient alors difficiles : l'économie était faible, la sécurité précaire et la situation générale complexe.
La justice ne reposait pas sur des institutions solides et il n'existait pas de spécialistes formés à l'exercice judiciaire. Il n'y avait pas d'État central fort ; les structures politiques étaient affaiblies. Il n'existait pas non plus d'État religieux puissant revendiquant l'autorité sur un territoire et une population. La société faisait face à des menaces tant sur le plan religieux que sur celui de sa propre survie, et elle était proche de l'effondrement. Afin de préserver la communauté et d'assurer sa continuité, les sages de l'époque décidèrent d'établir un "Xeer". Comme le dit un proverbe somali : « Lorsqu'un homme de savoir laisse un héritage, sa communauté ne se disperse pas. »
Les anciennes sociétés somaliennes ne disposaient pas d'un système d'écriture permettant de consigner les événements de leur époque. Leur mémoire collective se transmettait à travers la poésie, les proverbes, les maximes, les énigmes et les autres formes de littérature orale. L'expression « mon père m'a laissé une loi coutumière » fait référence aux efforts des anciens pour préserver et transmettre leur œuvre juridique ; elle ne signifie pas qu'ils cherchaient à s'éloigner de la religion.
Deux interprétations principales ont été données à cette expression. La première affirme que le "Xeer" des Ciise constitue une forme de laïcité née dans la Corne de l'Afrique avant même l'émergence de la laïcité en Europe. La seconde, opposée à la première, considère au contraire que tout ce qui ressemble à la laïcité est condamnable.
Le "Xeer" n'a pas fait l'objet d'études approfondies permettant de déterminer avec précision ses objectifs initiaux, ni d'analyses détaillées de sa structure et de ses fondements. Afin d'en assurer la préservation et la transmission, les anciens utilisèrent des termes rimés et faciles à mémoriser, relatifs notamment au sang, aux compensations, à la terre, aux blessures, aux dommages et à d'autres notions similaires. Le "Xeer" repose sur deux principes fondamentaux appelés « Kab iyo Karin », qui peuvent être rapprochés, dans la méthodologie du droit islamique (Usûl al-Fiqh), des notions de « preuve » et de « raisonnement par analogie ». La connaissance de la charia guidait les sages réunis à Sitti pour élaborer cette législation coutumière, car la société puisait son inspiration dans l'islam. Des savants spécialisés en jurisprudence islamique participèrent à sa fondation. Cette réalité est illustrée par le fait que plusieurs lignages de la communauté Ciise se réclament d'anciens dont les noms comportent le terme « Fiqi », tels que Fiqi Yoonis, Fiqi Cabdalle, Fiqi Jibriil ou Fiqi Xaaji. Ces appellations témoignent de l'existence, à cette époque, d'hommes instruits, versés dans le Coran et les sciences religieuses.
En résumé, le débat entre les deux courants qui s'opposent sur la question de la laïcité du "Xeer" révèle avant tout l'existence d'un héritage historique ancien et d'un savoir élaboré, fruit d'une réflexion intellectuelle approfondie.
L'islam a accordé une protection particulière à cinq éléments fondamentaux : la vie, les biens, la raison, la religion et l'honneur. Ces cinq principes constituent le socle de l'existence du musulman. Ils forment également la base philosophique du "Xeer" des Ciise, dont l'inspiration est profondément islamique. Le "Xeer" est ainsi issu de l'héritage intellectuel et moral de l'islam.
Le "Xeer" des Ciise comporte six grands domaines, ou six catégories principales : le sang (dhiig), les compensations (dheer), les déplacements et réparations (dhaqaaqal), la terre (dhul), les coutumes (dhaqan) et les sanctions ou interdictions (dhible). Ces six catégories sont étroitement liées aux cinq principes fondamentaux connus en arabe sous le nom de « Al-Kulliyyât Al-Khams ». Sans la connaissance de ces principes, il aurait été impossible de concevoir et d'organiser le "Xeer" des Ciise.
Toute personne souhaitant évaluer ou commenter cette loi coutumière devrait mener une étude approfondie de ses objectifs et de ses fondements, sans se laisser influencer par les deux camps qui s'affrontent autour de la question de sa laïcité. Comme le dit un proverbe somali : « L'être humain peut être éprouvé, mais il doit aussi savoir préserver son discernement. »
Abuubakar Fariid Buux
Commentaires
Aucun commentaire pour le moment.